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Extraits de technikart n°57 - Joseph Veillard

Enquêtes sur des pratiques très sectaires

*** En se dotant d'une loi antisectes fourre-tout, la France se fait applaudir par la Chine mais plonge certains de ses concitoyens dans une drôle de constatation : la république est-elle si jalouse qu'elle ne laisse place à aucune croyance ?

" Enquête et mise au point sur une secte. " C'est par ces mots que s'ouvre la lettre anonyme envoyée en 1996 au juge chargé de l'affaire Beljanski. Cette accusation, qui fait du chercheur un gourou proche des milieux apocalyptiques, est grotesque (voir Technikart n°54) mais elle va permettre le déploiement de moyens considérables pour mettre fin à la carrière de l'inventeur de médicaments révolutionnaires. " Gourou " : c'est également ce qu'on dit du docteur Yves julien, responsable d'un centre pour psychotiques et toxicomanes.

Harcelé par l'administration, il met fin à ses jours le 6 mars 2000. " Pratiques sectaires dangereuses " ? C'est ce qui vaut aux écoles Steiner, pourtant sous contrat avec l'éducation nationale, une mise à l'index et une menace de fermeture administrative.

La France a désormais pris la tête d'un combat qu'elle imagine exemplaire. " Nous avons voulu être le premier pays du monde à pouvoir dissoudre des groupements à caractère sectaire ", déclarait récemment la député Catherine Picard, coauteur avec Nicolas About de la nouvelle loi antisectes votée par le Parlement en mai 2001.

La France est le seul pays à s'être muni d'une loi dirigée contre les sectes.
Résultat : les organismes de sauvegarde des droits de l'homme s'avouent scandalisés et la Chine, experte en libertés de tous genres, applaudit.

Car s'abritant derrière un combat a priori légitime, l'état français a mis au point une véritable machine à broyer toute pratique alternative. Et exprime une véritable, " hystérie française " : c'est par ces mots que Jean-Luc Mouton, pasteur et directeur de la très sérieuse revue Réforme, qualifie les agissements de l'état face à ce qui n'est souvent que le désir d'une spiritualité différente: plus adaptée que les religions traditionnelles aux mœurs individualistes et impératifs de performances contemporains.
La menace est tangible : désormais, la moindre pratique spirituelle, éducative ou médicale alternative est jugée suspecte. Et susceptible de sanctions pénales.

172 MOUVEMENTS SUSPECTS


La guerre française contre les sectes commence en 1982, lorsque le Premier ministre Pierre Mauroy confie à Alain Vivien, spécialiste des affaires africaines, la mission d'étudier " les problèmes posés par le développement des sectes religieuses et pseudo-religieuses ". Mais c'est en 1995 que l'histoire prend son envol. Le 29 juin, l'Assemblée nationale adopte la proposition du député Jacques Guyard de créer une commission d'enquête " chargée d'étudier le phénomène des sectes ".

Coïncidence: un rapport parlementaire parait six mois plus tard, quelques jours seulement après le drame de la secte de l'Ordre du Temple Solaire où seize personnes sont retrouvées carbonisées dans une forêt du Vercors. Ce rapport dresse une liste de 172 mouvements, sélectionnés suivant dix critères plutôt généreux.
On y trouve pêle-mêle des organisations internationales bien connues comme la Scientologie ou l'église de l'Unification du révérend Moon, des communautés groupusculaires comme le Club des Surhommes ou le Village du Verseau ou encore l'Office culturel de Cluny, reconnu depuis longtemps par l'église catholique.

Curieusement, ne sont retenus ni l'Ordre du Temple Solaire, pourtant dans tous les esprits, ni des groupes islamistes qui viennent de frapper la France par une vague d'attentats sanglants. La trouille, sûrement. L'Opus Dei et la franc-maçonnerie sont également épargnés. Ce sont des sectes officielles.

"DOUCEUR TOTALITAIRE"

Qui a élaboré cette liste des 172 ? Bien que la commission ait entendu vingt personnes anonymes prétendues expertes, les groupes incriminés ont essentiellement été listés par les Renseignements Généraux. " Après le carnage de l'Ordre du Temple Solaire, le sujet des sectes a tenu en haleine les médias. Les RG, sur la question, n'avaient pas grand chose. En catastrophe, il a fallu fabriquer un rapport", confie Patrick Rougelet, ancien commissaire des RG, dans la Machine à scandale.

Les spécialistes des nouvelles spiritualités, notamment les sociologues, n'ont pas été consultés. Dans un ouvrage collectif, Pour en finir avec les sectes, une dizaine d'universitaires critiquent un rapport dénué d'objectivité, livrant au lynchage médiatique de nombreuses organisations pourtant inoffensives. " Les limites du travail sont révélatrices de la distance critique que la société française d'aujourd'hui accepte d'avoir à l'égard d'elle-même ", écrit, Jean Baubérot, titulaire de la chaire histoire et sociologie de la laïcité à l'école pratique des hautes études.

" On est entré dans une sociorigidité, souvent déguisée en douceur totalitaire cool ", ajoutait-il récemment dans le magazine Nouvelles Clés.

••• "NOUS AVONS VOULU ÊTRE LE PREMIER PAYS DU MONDE A POUVOIR DISSOUDRE DES GROUPEMENTS ? CARACTÈRE SECTAIRE" (CATHERINE PICARD).

••• "SI NOUS NOUS ÉCOUTIONS NOUS METTRIONS UN TERME A TOUTES CES BILLEVESÉES, CELLES DES SECTES MAIS AUSSI CELLES DES GRANDES RELIGIONS" (ROGER IGKOR).

Loin de nier les abus possibles, voire des drames réels, les sociologues aiment que criminaliser ce qu'ils appellent les " nouveaux mouvements religieux " ne peut qu'en favoriser la dangerosité. Ils contredisent, entre autres, le caractère " irréversible " de l'entrée dans la secte par des études mettant en évidence un turn over important au sein des différents mouvements i1 y a de 50 à 100% de défections par an -, la grande majorité des ex adeptes déclarant tirer un bilan plutôt positif de leur expérience sectaire.

Pourquoi alors, ne mettre en avant que des victimes, plutôt rares et surexploitée dont le parcours personnel en dehors de la secte explique bien souvent la détresse vécue ? Dans ce livre, les universitaires n'expriment qu'un seul motif de satisfaction : en raison de la neutralité de l'état envers cultes et l'impossibilité de définir ce qu'est une secte, une loi antisectes a été jugée inopportune. Cinq ans plus tard, ils devront déchanter.

ERREURS GRAVISSIMES

En 1999 paraît un nouveau rapport parlementaire intitulé les Sectes et l'Argent. Il dresse un état des lieux du patrimoine des sectes avec une volonté ardente de gonfler les ressources dont disposent les groupes. Des adeptes dirigeants d'entreprises privées voient leur société qualifier de filiales des sectes auxquelles ils appartiennent. Un entrepreneur catholique versant régulièrement de l'argent à sa paroisse est-il pour autant une filiale du Vatican?

Des erreurs encore plus graves sont commises : Christian Cotten, formateur et candidat aux élections européennes, se retrouve ainsi à la tête d'une entreprise scientologue. Immédiatement, une grande partie de sa clientèle disparaît. Cotten n'avait jamais eu de contact avec la secte fondée par Hubbard. Mais le mal est fait : pour ce rapport comme pour le précédent aucun recours n'est possible. Des milliers de personnes sont foudroyées l'opprobre et se retrouvent sans défense possible.

Exemple 1 : à la suite de sa guérison d'un cancer par des techniques alternatives il y a une quinzaine d'années, Claude crée un centre de remise en forme, Vital Harmonie. Bien que relaxée après un passage en correctionnelle pour exercice illégal de la médecine, elle est listée sur le rapport parlementaire, dans la catégorie des sectes de 50 à 500 adeptes.

N'obtenant pas de réponse aux courriers qu'elle envoie aux autorités, elle entame une grève de la faim devant l'élysée et se retrouve directement au quai des Orfèvres. Aujourd'hui, ses clients sont insultés par le voisinage. Quand ils n'annulent pas leur réservation ! Interdite des salons de médecines douces, elle a déposé un recours devant la Cour européenne.

Exemple 2 : Oriane fait partie de l'association énergie et Création. Listée dans le rapport de 1996, elle tente de comprendre et prend contact avec Alain Gest, président de la commission parlementaire. La réponse est sans appel : " Comme vous le savez, l'existence de la commission d'enquête parlementaire sur les sectes ayant cessé du fait même de la publication de son rapport, il n'entre désormais dans la compétence d'aucune autorité parlementaire d'apporter au contenu de ce rapport quelque modification que ce soit. "

Suite aux interdictions de salle et aux nombreux articles de presse, l'association perd quasiment tous ses membres et Oriane, énergéticienne, voit la moitié de sa clientèle disparaître.

ELIMINATION PURE ET SIMPLE


En mars 2000, un coup est quand même porté au travail parlementaire. La dix-septième chambre correctionnelle du tribunal de Paris condamne Jacques Guyard, rapporteur de la commission, à 20 000 FF d'amende et 90 000 FF de dommages et intérêts pour avoir qualifié le mouvement antroposophe - dont sont issues les écoles Steiner - de secte lors du journal télévisé de France 2. La cour d'appel sera plus indulgente pour le député : elle reconnaît la nature diffamatoire de la déclaration de Guyard mais lui accorde le bénéfice de la bonne foi. L'immunité est totale.

Mais pour les tenants d'une lutte efficace, cette liberté de diffamer ne suffit pas. Il faut pouvoir éliminer purement et simplement tout mouvement jugé sectaire. C'est au Centre Contre les Manipulations Mentales (CCMM) que la stratégie antisectes s'élabore depuis une vingtaine d'années. La philosophie du CCMM est un rationalisme antireligieux pur et dur : " Si nous nous écoutions, nous mettrions un terme à toutes ces billevesées, celles des sectes mais aussi celles des grandes religions ", avoue Roger Ikor, le fondateur du centre.

Alain Vivien, président de la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (MILS) est issue du CCMM dont il fut le président. Cette année, il se réjouit dans Charlie hebdo d'une loi qui permettra " de mieux lutter " contre les gourous et leurs sbires.

Car le 22 juin 2000, dix-huit députés - les autres sont déjà à la plage - adoptent la proposition de loi de Catherine Picard visant à l'introduction d'un délit de " manipulation mentale ". Le seul précédent de ce type est la loi fasciste italienne de 1930, créant le délit de " plagio " à l'intention des militants communistes. Les Français, eux, se réjouissent déjà d'inspirer d'autres amoureux des droits de l'homme. Le premier disciple de la France est en effet la République populaire de Chine qui, en 1999, a frappé d'interdiction le Fa Lun Gong, un mouvement qui rassemble une centaine de millions de Chinois, et qui pratique méditation et exercices respiratoires.

Selon Amnesty Internationale, la répression féroce des hérétiques a produit des dizaines de milliers de détentions arbitraires, tortures et internements psychiatriques. Soutenant sans réserve cette politique, malgré de nombreux témoignages confirmant le caractère inoffensif du Fa Lun Gong, le CCMM était invité en novembre 2000 à Pékin pour un " symposium international sur les sectes destructives ". Alain Vivien en est.

Le compte rendu du voyage parait dans Regard, le bulletin du centre : " La France est souvent citée en exemple en raison de l'ampleur et de la cohérence des mesures prises pour répondre à la menace sectaire. Les représentants français ont reçu un accueil chaleureux et ont fait l'objet d'une écoute particulièrement attentive. "

LA FRANCE DANS LE COLLIMATEUR

Pourtant, la politique française en matière de sectes n'a pas que des admirateurs. " Nous craignons que la législation que vous proposez puisse difficilement être jugée compatible avec la notion de pluralisme religieux dans une société démocratique. Dans le cas où les membres de ce que vous qualifiez de " secte " commettent un crime, le droit pénal français existe pour punir les auteurs. Pour cette raison, notre organisation condamne le projet de loi que la MILS, que vous présidez, a contribué à développer. " L'auteur de cette missive adressée à Alain Vivien au printemps 2000?

Le directeur de la très officielle Fédération Internationale d'Helsinki pour les Droits de l'Homme. La réponse du chasseur de sectes est édifiante : il se contente de déplorer, dans le Figaro, l'infiltration de l'organisation par des " sectes transnationales ". Un second courrier arrive donc au responsable de la MILS : " Je suis embarrassé par le recours que vous faites à des méthodes de dénonciation et d d'insinuation qui nous rappellent celles dont nous faisons l'objet de la part de régimes totalitaires et rétrogrades. "

Les représentants des églises françaises s'inquiètent aussi de l'instauration du délit de manipulation mentale. Le pape rappelle à la France que la " liberté religieuse concerne toutes les religions, y compris celle qui sont minoritaires ". Jean Vernette, délégué de l'épiscopat français, se demande " ce qui va faire la différence entre direction spirituelle et manipulation mentale " et critique une " loi de circonstance ". Les mots " manipulation mentale " sont supprimés de la proposition de loi mais la définition et le délit son conservés contre qui va " créer, maintenir ou exploiter la sujétion psychologique " des adeptes.

La loi, finalement adoptée en mai 2001, va surtout permettre de dissoudre un mouvement dont deux des responsables ont fait l'objet d'une condamnation pénale. Heureusement pour nos chers élus, les partis politiques ne sont pas concernés. Combien résisteraient à une loi de ce type ?

CHASSE AUX SORCIERES

La France a donc décidé de mener une guerre sans pitié de normalisation de pensée. Pourquoi? Après tout, les membres de sectes n'atteignent pas 1% de la population et les délits ayant fait l'objet d'une condamnation sont extrêmement rares. Est-ce parce qu'un lobby assez puissant s'inquiète d'une aspiration à une spiritualité inédite accompagnée d'un désir de médecines nouvelles, refusant le recours aux produits toxiques issu des laboratoires pharmaceutiques?

En tout cas, Janine Tavernier, présidente de l'UNADFI (l'Union Nationale des Associations de Défense de la Fa mille et de l'Individu, une aide aux victimes des sectes), vient de jeter l'éponge : Elle estime que la chasse aux sorcières a dépassé les bornes. " Enquête et mise au point sur une secte " : c'est par ces termes qu'un anonyme demandait l'exécution de Beljanski. Et c'est ce qu'il s'agit de faire à l'encontre d'une secte pourtant peu condamnée : celle des antisectes. Et si c'était elle la plus dangereuse ?

" Technikart " bientôt classé secte dangereuse ?

ANTISOCIAL, TU PERDS TON SANG-FROID


Pour élaborer sa liste, la commission parlementaire a utilisé
"l'analyse" des Renseignements Généraux. Dix critères présumant de la dangerosité des sectes sont choisis et permettent de recenser les 172 associations présentant l'une au moins des caractéristiques suivantes:
1 / la déstabilisation mentale,
2 / le caractère exorbitant des exigences financières,
3 / la rupture induite avec l'environnement d'origine,
4 / les atteintes à l'intégrité physique,
5 / l'embrigadement des enfants,
6 / le discours plus ou moins antisocial,
7 / les troubles à l'ordre public,
8 / l'importance des démêlés judiciaires,
9 / l'éventuel détournement des circuits économiques traditionnels,
10 / les tentatives d'infiltration des pouvoirs publics.
Combien d'organisations pourraient se trouver épinglées avec une telle liste ? Faut-il classer secte le Gymnase Club pour la déstabilisation mentale et les atteintes à l'intégrité physique de ses membres ? Que penser des camps de scouts dont certains responsables sont des habitués des prétoires ? Et votre magazine préféré ? La rédaction revendique trois des dix critères. Largement assez pour faire de "Technikart" une secte subversive.


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