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CAP Liberté de Conscience - Liberté de religion - Liberté thérapeutique

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Daesh et Manipulation mentale
par Régis Dericquebourg
février 2016

 

 

CAP Liberté de Conscience - Il est souvent dit que Daesh utilise les mêmes méthodes de manipulation mentale que les sectes, mais sans jamais préciser quelles sont ces fameuses méthodes. Ne s'agit-il pas tout simplement des mêmes méthodes utilisées couramment par les hommes politiques, les publicistes, les démarcheurs, enfin tous ceux qui ont quelque chose à vendre ?

Régis Dericquebourg - Le discours sur les Islamistes armés et en particulier sur leurs convertis remet à la mode la notion de « manipulation mentale » qu’on applique au recrutement des groupes religieux minoritaires. Cette notion est souvent connectée à celle de « lavage de cerveau », « d’emprise mentale » ou, dans la reprise de la loi mussolinienne du Plaggio par la France, « l’état de sujétion ». Toutes ces notions ne trouvent pas d’application juridique, sauf la dernière qui a été appliquée à un numérologue trop faible pour la contester. Cela a permis une jurisprudence à bon compte puisqu’il ne pouvait pas aller très loin dans le jeu juridique. Il n’avait pas les moyens de croire en la justice de son pays, comme on dit. On reprend aussi la notion de « dérives sectaires » en disant que les activités des Islamistes violents sont des dérives sectaires de l’Islam. Cette expression n’a pas non plus de fondement juridique mais elle est répétée à l’infini. On l’applique aux Témoins de Jéhovah, aux protestants évangéliques, à l’Aumisme, à l’Eglise de la Scientologie, mais je pose la question : en quoi Daesh, Boko Haram, Aqmi peuvent-ils ressembler à ces mouvements ? La notion de dérives sectaires pose problème. Si on découvre un cas de pédophilie ou de malversation dans une « secte », on dira que c’est une dérive sectaire, mais si on regarde le nombre d’affaires de pédophilie ou d’opacité financière dans les Eglises établies, je dirais plutôt que ce qui se passe dans une « secte » n’est qu’une dérive ecclésiale. De même, une question d’abus financier dans une « secte» n’est-il pas une dérive politique, dans la mesure où la corruption et l’extorsion d’argent via la fiscalité pour le rendre aux peuples sous la forme de la misère est l’apanage des politiciens ? La violence est monopolisée par les Etats et les délinquants, et non par les dites sectes.

Les notions précitées de manipulation mentale et de dérives sectaires permettent de remettre en selle des méthodes psychologiques ou autres dites de « déradicalisation », qui peuvent s’apparenter aux méthodes de « déprogrammation » faites à la demande des familles. Ces méthodes coûteuses n’ont rien déprogrammé du tout mais elles ont définitivement coupé les convertis de leur famille. En plus, elles ne fonctionnent pas. Je renvoie au livre de Dirk Anthony et Massimo Introvigne : Le lavage de cerveau. Mythe ou réalité paru chez L’Harmattan, qui fait une synthèse intéressante sur tout cela et que devraient lire nos « déradicalisateurs ». Les « déprogrammeurs » ont parfois été emprisonnés car ils séquestraient les convertis, sauf au Japon semble-t-il, où la police intervient peu, considérant que c’est une affaire familiale privée. Cela concerne les convertis au moonisme, pour lesquels les familles font appel aux « déprogrammeurs » parce que la conversion de leur enfant ne leur plaît pas. Human Rights Without Frontiers Int. s’est déplacé au Japon pour vérifier cela et faire un rapport qu’on peut lire sur son site. Si le gouvernement décide de « déradicaliser » les convertis, on va voir arriver tous les malins avec leur méthode miracle, attirés par les subventions, c'est-à-dire par l’argent des contribuables. Pour les dites sectes, j’ai autrefois fortement critiqué une expérience commandée par un directeur du ministère des Affaires sociales à un de ses amis qui se prétend psychanalyste. En gros, ils vont utiliser ce qu’on appelle « la réforme de la pensée » qu’on utilise dans les thérapies cognitives. C’est simpliste, inefficace et faussement scientifique.

Pour terminer de répondre à votre question, chez Daesh il y a certainement un processus d’influence qu’on trouve dans toute propagande religieuse, commerciale ou politique, c'est-à-dire une exposition à un message et la mise en place d’une rhétorique, c'est-à-dire d’un argumentaire construit pour être persuasif.

CAP LC - Il est souvent dit que les jeunes deviennent djihadistes parce qu'ils recherchent un sens à leur vie. C'est également vrai pour ceux qui sont attirés par les fameuses sectes. Si la France avait laissé libre cours aux sectes, celles-ci n'auraient-elles pas pu fournir un refuge, un point de chute, une alternative à tous ces jeunes, plutôt que ceux-ci n'aient plus comme seule issue de tomber dans le piège de Daesh ?

Régis Dericquebourg - Je ne sais pas pourquoi les jeunes s’engagent dans le Djihadisme. Les spécialistes de la conversion religieuse et les sociologues de l’Islam en sauront plus lorsqu’ils pourront faire des entretiens avec des convertis et enquêter sur leur situation sociale. Sans vouloir réduire l’importance de ce phénomène, je dirais que les jeunes gens, mais aussi les Djihadistes ou les candidats Djihadistes, car ils ne sont pas tous jeunes, sont souvent attirés par des causes qu’ils idéalisent. Il y a des précédents dans l’engagement des jeunes pour des causes. Des jeunes gens sont partis aider les républicains espagnols, d’autres ont rejoint la division Charlemagne, d’autres sont allés combattre dans les mouvements révolutionnaires d’Amérique latine. Des gens moins jeunes sont partis autrefois en croisade pour « délivrer la chrétienté ». Quand j’étais au lycée, il y a eu la guerre des six jours et des jeunes gens disaient qu’ils voulaient partir défendre l’Etat d’Israël. On trouve le désir de s’engager pour une cause que l’individu croit juste. Ce désir est déterminé, comme l’est aussi, dans un second temps, sa mise en œuvre car tous ne passent pas de l’idéalisation d’une cause à l’engagement réel.

C’est compliqué car on a dit que ces radicaux ne connaissent pas le Coran ou le connaissent très mal. Une doctrine religieuse donne un sens à la vie et elle livre un mode de vie avec ses principes moraux, ses interdits et ses obligations. C’est une Weltanschauung + une éthique. Le Djihadiste est censé avoir trouvé un sens à la vie avec le Coran quand il fréquentait sa mosquée. Mais, d’après ce que j’entends de la part des Islamologues qui s’expriment, c’est surtout le discours radical qui les attire, et ce discours des prédicateurs radicaux véhicule une protestation sociale très forte. Je l’avais constaté chez les Témoins de Jéhovah, quand je les ai étudiés : le discours protestataire attire des personnes exclues de la richesse et de l’action politique et syndicale, et qui compensent la privation relative, comme l’ont appelée des sociologues américains, par la certitude d’être des élus de Dieu, de ne plus avoir grand-chose à voir avec un système qu’elles condamnent et d’avoir droit au paradis restauré à la fin de ce monde terrestre. Mais chez les Témoins de Jéhovah des débuts, la protestation n’était qu’une condamnation ferme et pacifique de la société vouée à la poursuite des biens matériels et sous l’emprise de Satan. Dans les faits, elle aboutissait à une vie tranquille, méfiante des sources de mauvaise influence de style classe moyenne inférieure, et finalement attestataire et conformiste en apparence. Ces millénarismes s’éloignent du type des groupes millénaristes du Moyen Age regroupés autour d’un petit prophète, qui furent souvent violents et finalement écrasés par la force.

Il est possible que des Musulmans par la famille ou des convertis exclus des habitus sociaux valorisés par les élites, qui le ressentent ou qui ont une instruction leur permettant de l’analyser, trouvent dans ce Djihad les voies de la mise en œuvre d’une protestation sociale radicale. Je peux être d’accord avec vous sur les alternatives que peuvent être les groupes religieux minoritaires qui expriment cette protestation et qui la canalisent ensuite vers les activités de prosélytisme et les activités humanitaires. Les Témoins de Jéhovah ont converti des Musulmans, qui se réunissent parfois en « congrégations orientales ». Un étudiant algérien a fait une brillante recherche de DEA sur ces Témoins de Jéhovah convertis sous ma direction il y a quelques années. Il a trouvé une bonne proportion de Kabyles parmi eux. On trouve aussi des Musulmans convertis au protestantisme évangélique. Un jour, certains sont venus témoigner de leurs difficultés dans un colloque de votre association à Paris sur la liberté religieuse. Je m’en souviens.

Il est vrai que les mouvements antisectes et les agences gouvernementales antisectes, relayés par les médias, ont répété les mêmes stéréotypes sur le danger des sectes chrétiennes, gnostiques, néo-hindouistes et autres comme un disque rayé. A les entendre, Tom Cruise était plus dangereux que Ben Laden. Je n’entends d’ailleurs pas beaucoup ces auteurs de livres antisectes qui sont sur les rayons de ma bibliothèque condamner les Djihadistes. Il se peut qu’ils soient partis lutter en treillis contre Boko Haram, ou qu’ils se battent contre les Islamistes en Syrie, la kalachnikov à la main. C’est moins lâche que d’attaquer un professeur de yoga qualifié de « gourou sectaire », pour citer ce qui s’est passé autrefois dans l’Aisne avec un professeur de yoga âgé de 80 ans. N’oublions pas non plus le combat des antisectes du Nord contre un ingénieur scientologue qui travaillait à la centrale de Gravelines. Un groupe antisecte dirigé à l’époque par une Catholique très conservatrice mettait en garde les autorités contre le danger de mettre un scientologue « seul la nuit aux commandes d’une centrale nucléaire » (sic).La CGT locale fut « invitée » à se joindre au combat (Par qui ?). L’ingénieur fut déplacé. On délirait collectivement. C’était le bon temps !

Globalement, en attirant le regard sur les groupes religieux minoritaires appelés « sectes » au sens péjoratif, ces mouvements ont détourné l’attention des politiciens et de la police. J’ai connu le temps où les RG (comme on les appelait à l’époque) assistaient aux réunions des Témoins de Jéhovah. Pendant ce temps, les Islamistes avaient la paix. Regardez la Belgique. Un procès vient de clore 18 ans de procédure contre les Scientologues, et pendant que la justice essayait de coincer un groupe de Scientologues pacifiques, une autre poignée d’Islamistes recrutaient, armaient leurs recrues ou les envoyaient dans des camps d’entraînement. Les rationalistes belges menaient un combat contre l’obscurantisme des dites sectes, des Raéliens aux Protestants évangéliques, en passant par la Scientologie et l’Antoinisme.

CAP LC - Au nom de la laïcité, la France a interdit les signes religieux ostensibles. Du coup, privés de toute référence au religieux, les jeunes se sont faits piéger par la propagande de Daesh sur internet. Etait-ce une bonne idée de vouloir "tuer " Dieu dans les écoles?

Régis Dericquebourg - Je ne pense pas que l’interdiction des signes religieux ostensibles dans certains lieux publics ait joué un rôle dans le recrutement des Islamistes. De toute manière, cette interdiction ne me semble pas vraiment appliquée. Pourrait-elle l’être ? Je ne le crois pas, car la Cour européenne de justice et la Cour européenne des Droits de l’Homme n’ont pas la même appréciation sur cette question que la France et leur jurisprudence s’impose à la France par la subsidiarité. Ces Cours ont un point de vue pratique et non idéologique. Ainsi, pour une hôtesse d’accueil travaillant dans un aéroport anglais, il a été jugé au niveau européen que le licenciement motivé par le port du foulard islamique n’était pas fondé, car ce foulard ne l’empêchait pas d’informer les clients correctement. En revanche, un infirmier licencié parce qu’il refusait de soigner un gay au nom de sa religion a été débouté, car son refus avait porté préjudice au patient. De toutes façons, l’expérience soviétique montre que l’on ne parvient pas à détruire les croyances religieuses. Il existe aussi des écoles confessionnelles musulmanes.

CAP LC - Au contraire, ne faudrait-il pas réintroduire Dieu dans les écoles sous forme de cours sur les religions ?

Régis Dericquebourg - En Belgique d’où finalement viennent les auteurs de l’attentat du Bataclan, il y a des cours de religion. L’étudiant dont j’ai mentionné le mémoire de DEA tout à l’heure est professeur de religion en Belgique. Cela semble avoir changé sous la pression des rationalistes et il semble que les cours de religion soient devenus des « cours de rien », comme les professeurs de religion les ont appelés. En France, la religion est abordée en Histoire et en Français mais il n’y a pas de cours de religion. Néanmoins, il y a des aumôniers de lycées et collèges, comme dans l’armée ou les prisons. L’analphabétisme religieux est quand même manifeste en France.

CAP LC - Quelle vision un jeune ado a-t-il de notre société? Réchauffement climatique, pollution galopante, scandales politiques, hommes politiques incompétents ou corrompus, consommation à outrance, répartition injuste des richesses, chômage, absence de Dieu et de toute transcendance. Bref un néant comme vision d'avenir. Face à cette situation, n'est-il pas normal que des jeunes ados soient tout bonnement révoltés et se radicalisent ?

Régis Dericquebourg - Je vois plutôt une grande résignation. Je ne vois pas de pensée révolutionnaire radicale. Ce qui est intéressant, ce sont les modes de vie communautaires, les consommations alternatives, coopératives, les systèmes d’échange et d’économie parallèle non marchande qui sont un laboratoire de l’utopie comme cela a existé dans le mouvement communautaire et coopératif libertaire américain à la fin du 19ème siècle. Le vieux système continue de tourner mais les gens sortent du système.

CAP LC - Des jeunes se mobilisent pour Daesh parce que Daesh a un projet de société. Quel projet de société notre société occidentale a-t-elle à proposer à ces jeunes?

Régis Dericquebourg - Je ne connais pas le projet de société de Daesh. Peut-être une théocratie dictatoriale, comme les révoltes millénaristes qui ont abouti à des sociétés qui ont mal tourné ? La société occidentale est aux mains des petits bricoleurs politiciens qui proposent des bricolages politiques, qui sont des dosages différents entre le libéralisme total et le socialisme radical. Entre les deux, chaque groupe politique propose sa nuance de mélange mais globalement nous entrons dans ce que Marx appelait « la troisième phase du capitalisme » : celle où les banquiers dictent leur loi aux Etats.

Je pense qu’il y a une très grande colère chez les jeunes. La société est de plus en plus inégalitaire en dépit des discours lénifiants sur l’égalité des chances. Les contrats de travail s’enchaînent quand ils peuvent en avoir, mais un jour cela s’arrête et il n’y a plus rien. Les conditions de travail sont violentes. Vous avez remarqué aussi que le FN fait des scores importants dans les ex-villes minières du Pas-de-Calais chez les gens modestes, en vertu de son discours radical qui était autrefois dévolu au PC. Daesh joue peut-être aussi pour certains ce rôle. Dans ce cas, il n’y a pas besoin d’explication par la manipulation mentale. Le désespoir suffit.

CAP LC - La plupart des groupements dits « sectes » ont quant à eux des propositions pour une autre société. Ainsi le groupement de la Méditation Transcendantale affirme, recherches scientifiques à l'appui, que la pratique collective de la méditation a un impact positif sur la conscience collective, et permet une diminution des actes violents. Dans la situation actuelle, cela serait vraiment très utile. D'autres propositions sont également faites par d'autres groupes. Ces propositions ont-elles plus de chance d'être prises en compte aujourd'hui ?

Régis Dericquebourg - Je constate que le yoga entre dans les écoles. Les enseignants de yoga que je rencontre disent que les enfants viennent nombreux aux activités qu’ils proposent. Jusqu’à quand ? Un jour la Miviludes demandera peut-être son interdiction au nom de la lutte contre l’emprise sectaire des « gourous » yogis. Pour moi, tout est possible. Même détachées de la spiritualité et ramenées à des exercices, ces méthodes inquiètent et peuvent servir de cible à des antisectes qui attaquent « petit ».

Tout ce qui permet de pacifier les relations entre les humains selon une volonté personnelle est bon à prendre.

Ces techniques donnent aussi une approche du monde plus détachée et plus réflexive. Les gouvernants souhaitent-ils que les gens sortent du « prêt-à-penser », qu’ils réfléchissent sur leur existence et qu’ils se donnent d’autres buts que ceux qu’on leur assigne : courir dans le couloir qui leur est tracé comme un nageur de compétition ?

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