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Le traitement médiatique des "sectes".

par : Anne Morelli, Directeur adjoint du centre interdisciplinaire d'étude des religions et de la laïcité (CIERL-ULB)

Octobre 2007

 

 

Le traitement médiatique des "sectes" : l'exemple récent d'une émission de France 2, par Anne Morelli, directeur adjoint du Centre Interdisciplinaire d'Etudes des Religions et de la Laïcité (CIERL-ULB)

Il y a plus de dix ans que Serge Halimi (1), et encore avant lui Pierre Bourdieu (2) nous avaient prévenus : la télévision française est un contre-modèle d'information libre et équilibrée. Elle ne présente que des points de vue convenus, en harmonie avec les positions du pouvoir et n'accorde aucun espace aux dissidents qu'elle se refuse à inviter ou qu'elle censure sur le plateau.

Mais vous connaissez le conte d'Alphonse Daudet "La chèvre de monsieur Seguin". La petite chèvre sait très bien que toutes celles qui l'ont précédée à aller dans la montagne se sont fait dévorer par le loup, mais elle entend tout de même l'affronter. Elle se fie à ses petites cornes si pointues...

Telle la chèvre de M. Seguin, je pensais être suffisamment aguerrie aux médias pour ne pas être piégée par une invitation de France2. Je suis une vieille habituée des débats de RTL et d'émissions de la télévision belge (RTBF et VRT). J'y suis invitée soit comme "expert" (en matière historique ou religieuse) ou comme représentante de la laïcité. J'y suis toujours traitée avec respect : le débat peut être vif, c'est parfois le cas avec des représentants religieux, mais "Controverse" par exemple, est enregistrée à RTL en temps réel, le plus souvent en direct et aucune coupure n'y est réalisée.

Ma seule expérience française (la regrettée émission "Arrêt sur image") m'avait semblé correcte et j'ai donc tendu une oreille attentive à l'invitation qui m'était faite par France2. Une charmante assistante(Virginie Dhers) me demandait de participer à une émission dont j'ignorais tout et qu'elle me présenta comme étant un débat contradictoire sur les nouveaux mouvements religieux . Il s'agissait de "Ca se discute" de Jean-Luc Delarue.La jeune assistante demanda à pouvoir recevoir et lire mes livres sur le sujet et m'en fit un résumé correct qui devait, disait-elle, servir de base à la construction de l'émission. Elle me promit qu'ils seraient présentés en cours d'émission.

Un peu inquiéte de ce qu'on me disait de Delarue, j'ai demandé à recevoir des assurances sur le caractère sérieux de l'intervention que je ferais dans l'émission et sur le caractère véritablement contradictoire du débat. Il m'a été répondu fermement que des victimes de la "chasse aux sectes" étaient invitées à venir s'exprimer autant que des victimes de "sectes". Rassurée, j'accepte de participer à l'émission dont la date est fixée au 5 septembre.

Deux jours avant cette date, l'assistante me rappelle : le titre de l'émission a changé et intègre le mot péjoratif “gourou” " et par ailleurs elle ne se déroulera pas en direct. Le contenu de l'émission doit être supervisé par les instances de la chaîne, elle sera tournée en différé et montée. En outre on me fait part d'une bien étrange consigne : pour éviter toute publicité (sic) pour l'une ou l'autre "secte", je suis priée de ne prononcer le nom d'aucune d'entre elles ! Je pensais faire un parallèle entre le caractère aussi absurde ou raisonnable des croyances raëliennes et chrétiennes mais je suis estomaquée de devoir transformer "Raël" par "Tralalala". A ma question de savoir si je pourrais néanmoins citer les Chartreux, l'assistante ne flairant pas mon piège, me répond innocemment que "pour eux évidemment, il n'y a pas de problème" !

Le tournage étant plus tôt dans la journée que le direct prévu initialement, et les soutenances de mémoire ne me permettant pas de quitter Bruxelles plus tôt, France2 n'hésite pas à m'envoyer à la gare du Nord un motard pour me conduire rapidement en ses studios. J'y découvre là un Barnum invraisemblable : les "spectateurs" sont en fait des figurants dociles qu'on chauffe et parmi lesquels, les responsables de l'émission - théoriquement ouverte au public ! - ont vite fait de repérer des personnes qui ont pris pour argent comptant ce caractère officiellement libre d'accès à l'émission mais qui y sont indésirables. Une dame, nullement violente, ni sale, ni agressive est ainsi vouée à l'expulsion. On tente d'abord de la persuader fermement de quitter les gradins. Comme elle ne s'y résoud pas, deux barbouzes la soulèvent, la couchent et l'enlèvent, l'un la tenant par les pieds, l'autre par les épaules ! La scène n'apparaîtra évidemment pas à l'écran !

Par ailleurs, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les sectes ( MIVILUDES) est intervenue en dernière minute, pour que ne soient pas admises à témoigner les victimes de la chasse aux sectes, pourtant dûment invitées (billet de train et hôtel déjà payés) et présentes.

L'émission s'intitule "Ca se discute" mais en réalité aucune discussion n'est possible : les "victimes des sectes" seules ont la parole. Elles sont invitées, une à une, à venir témoigner très longuement d'histoires tragiques et émouvantes qui leur sont advenues il y a parfois plus de vingt-cinq ans.

Un psychothérapeute, issu comme moi de l'Université de Bruxelles, a été invité à parler de sa pratique. Jean-Luc Delarue le traite avec une ironie agressive et dès qu'il commence ses explications, le présentateur l'interrompt (par deux fois) pour dire : "on ne va pas rester ici toute la nuit à vous écouter". A la deuxième interruption, ce monsieur se lève dignement et quitte le plateau.

A la représentante de la MIVILUDES, par contre, le temps n'est en rien compté et elle seule peut intervenir pendant toute l'émission et sur tous les sujets.

Quant à moi, après une attente de deux heures en périphérie du plateau (la seule corbeille de fruits secs y porte une insolente mention "réservée” et est réservée au seul Mr Delarue ! ), j'y suis finalement introduite en fin d'émission. Avant de m'asseoir sur le siège que vient de quitter le psychothérapeute, je demande à Delarue s'il me traitera plus poliment que son invité précédent mais ce sera à peine le cas. Le temps presse et lorsque j'entame un parallèle avec des pratiques "nuisibles" des grandes religions, Delarue m'interrompt pour dire "il me semble que vous avez un fameux problème avec la religion catholique". Ses moqueries sont relayées automatiquement par le rire (enregistré ou spontané ?) du public. Au moment où l'un des témoins profère une énormité je me décide à intervenir mais...mon micro est fermé. Il est totalement impossible de discuter à "Ca se discute". De mes livres, il n'a évidemment pas été question. Je comprends pourquoi aucun groupement religieux accusé d’être une "secte" ne doit accepter de participer à de telles parodies de débat. Cette émission a hélas obtenu en 2000 et 2003 le prix du "meilleur magasine de société". Moi-même, je me repends d'être innocemment tombée dans ce piège qui ranime l'hystérie anti-sectes et n'offre aucun espace de discussion.

Sur le trottoir des studios, des responsables de la MIVILUDES se félicitent de l'excellent résultat obtenu. Ils ont ranimé l'angoisse et la phobie anti-sectes qui, en France, assurent leur étrange emploi, inconnu dans la plupart des autres pays. Des personnes, dûment invitées mais empêchées de parler, pestent sur le temps qu'on leur a fait perdre. L'assistante rappelle les figurants qui, en baillant, rejoignent le tournage de l'émission show suivante. L'oreille basse je pars chercher dans Paris un restaurant qui puisse m'offrir pour 15 euros (c'est le maximum qui m'a été attribué !) un repas du soir avec boisson (Mac do peut-être ?). Il me restera à me faire rembourser, via des formalités compliquées, l'argent que j'ai avancé pour le train et ce plantureux repas, et surtout à méditer sur les risques de vouloir toujours tout vérifier par soi-même selon le principe du libre examen qui soutient l'enseignement de mon Université....

(1) Les nouveaux chiens de garde (1997)
(2) Sur la télévision (1996)

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