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Le syndrome de l'"apostat"

par Christian Decoeur

Décembre 2007

 

Le syndrome de l'"apostat"

Par "syndrome de l'apostat", on entend la façon de se comporter et de penser des individus qui ayant quitté un groupe(1), portent les accusations les plus diverses à l’encontre de celui-ci et de leurs anciens compagnons.

Ce syndrome n’affecte pas tous les apostats, proportionnellement il n’en touche que très peu.

Par rapport aux mouvements religieux qui vont de pair avec les groupes de diverses tendances majoritairement étudiés et suivis dans lesquels le "turnover" est plus grand, (statistiquement, l’affiliation ou la participation dure deux ans), le syndrome de l'"apostat" est d'environ 15 %.(2)

La nature, le contenu et le schéma du syndrome apparaissent à leur comble en présence d’une "pensée forte", d’idéologies politiques ou religieuses nécessitant un engagement(3). Il s’agit d’un raisonnement qui permet à l'apostat de continuer à avoir raison envers et contre tout et de donner tort à ses ex-compagnons. C’est un schéma formel, homogène, qui dépasse le cadre dont il est issu et invariable. Pour l'"apostat", c’est en grande partie une question de survie et c’est aussi le fondement de sa crédibilité vis-à-vis des tiers.

Incidemment, les opposants du groupe reconnaissent, et se servent du syndrome et de l'"apostat" lui-même comme preuve à charge. Ils passent du statut d’ennemis à celui d’amis, de son côté, l'"apostat", sur le plan existentiel et social cherche à se rapprocher de ses anciens ennemis car il a besoin de crédibilité.

Il y a donc deux aspects du syndrome intimement liés : l’un, logique structurel et systématique et l’autre d’ordre social.

Le raisonnement est fondé sur quelques axiomes évidents :

1.Ma pleine capacité de jugement à partir du moment où les données et les perceptions que je reçois du monde extérieur sont correctes, est infaillible à 100 %.

2.Ma capacité de jugement me permet de contrôler et de vérifier les données que je reçois de l’extérieur.

3.Grâce à ma capacité de jugement et une fois que les données et les perceptions disponibles ont été vérifiées, je suis en mesure de résoudre mes problèmes et d’atteindre mes objectifs.

4.Mon objectif dans la vie c’est d’aller mieux ou le mieux possible.

Ils pensent essentiellement qu’ils ont "raison" et ils ne sont pas disposés à douter de leur jugement que lorsqu'ils n’ont pas le contrôle des données et des perceptions extérieures. Le doute ne s’insinue pas dans leur capacité de jugement qui demeure intacte, mais seulement sur les données et les perceptions.

La question qui se pose est typiquement d’ordre gnoséologique(4) et existentiel, elle ne regarde pas les contenus de fond du groupe, qu'ils soient idéologiques, théoriques ou pragmatiques car ils sont indifférents.

Si la pensée, idéologie, parti ou association est "forte" et exige un engagement, le comportement est identique dans les NRM, l’Eglise Catholique, l’Opus Dei, les groupes terroristes ou les partis politiques historiques. Ce n’est pas le contenu du raisonnement qui est important mais sa forme.

Lorsqu’il est entré dans le groupe, l'"apostat" a utilisé sa capacité de discernement sur les données et les perceptions disponibles qu’il a vérifiées et évaluées d’une façon satisfaisante pour prendre une décision ; car il considérait cette idéologie, doctrine ou pratique meilleure que n’importe quelle autre et d’après lui, en adhérant à celle-ci, il réalisait ses buts et se sentait mieux dans la vie.

L’identification du bien-être avec l’idéologie va de pair avec le degré de l’engagement. En somme, l’adhésion à une idéologie a lieu parce que l’individu considère qu’elle est "vraie", "juste" "forte", "décisive" et meilleure que toute autre.

En partant, l'apostat se trouve devant le paradoxe suivant : si l’idéologie était "vraie", "juste", "forte", "décisive", meilleure que toute autre, je me suis trompé en la quittant et j’ai commis une erreur grave de jugement, mais je l’ai quittée car elle n’était pas telle qu’elle semblait et puisqu’il s’agit d’une idéologie particulièrement néfaste, j’ai commis une très grave erreur de jugement en y adhérant et cette erreur a perduré pendant tout le temps que j’y suis resté.

Le paradoxe "je me suis trompé alors ou je me trompe maintenant" a une incidence directe sur les présupposés 1, 2, 3, et 4 et met en cause le discernement exacte à 100% et capable de vérifier les données et les perceptions externes. Une telle mise en cause est inacceptable pour l’individu et l’oblige à trouver à tout prix une raison pour cette erreur qu’il considère naturellement comme ayant eu lieu au moment où il avait rejoint le mouvement.

La justification est toujours la même, elle est constituée de deux éléments concordants :

Le premier est un amoindrissement plus ou poins évident de la capacité de jugement dépendant de facteurs externes, une saturation des perceptions ayant eu lieu lors de son adhésion au groupe et dont les autres ont profité. Le deuxième est celui d’une apparence qui ne correspond pas à la réalité, donc d’une falsification des données et des perceptions reçues.

J’ai adhéré au groupe à cause du lien affectif avec quelqu’un qui m’était proche(5) ou bien : il y a eu des événements dans ma vie qui m’ont fortement influencé et déprimé, un être cher m’a quitté, j’ai eu des graves ennuis, je n’étais pas bien, je voyais tout en noir je croyais pouvoir résoudre un problème relationnel … une série d’événements pouvant expliquer une baisse du discernement, maintenant pleinement retrouvé (cette partie de la justification sert à privilégier le discernement d’aujourd’hui sur celui d’hier et explique comment l’individu a pu côtoyer une chose aussi "terrible" et que sans un affaiblissement de sa capacité de jugement, il n’aurait jamais approchée).

Cependant, puisque l'"apostat" dont on parle, attaque si durement le groupe auquel il a appartenu, les raisons invoquées ne suffissent pas à justifier une si grave erreur de jugement ; elles peuvent expliquer l’erreur initiale, mais elles fragilisent aujourd’hui sa crédibilité et il n’est pas possible d’alourdir le trait là-dessus, car : si son discernement a été autrefois influencé par des facteurs externes, quelles sont les influences qu’il subit aujourd’hui ? D’autre part si la justification reste dans le domaine du subjectif, comment tout ceci pourrait être pertinent objectivement ? Cela ne sert qu’à expliquer le contact initial. Donc ce rapprochement qui constitue une erreur a été possible grâce à un état subjectif, mais en réalité : on m a fourni des données et des perceptions déformées et illusoires, une apparence de la réalité. On m’a fait voir à travers les paroles, les sourires, les comportements, les louanges et la reconnaissance, une lumière qui avait un autre sens, elle faisait passer des " vessies pour des lanternes"».

Seulement ainsi peut-on attaquer si durement ce qui était "des vessies" et non "des lanternes". Tout était faux, que des motivations cachées, un but néfaste, et l’intérêt pour le profit, l’argent, le pouvoir et le prestige. C’était tout tromperie, tout mauvais(5).

Ce n’est pas une situation facile pour l'apostat, il s’agit d’une dramatisation qui peut aller très loin : devenir un choix entre la vie ou la mort, l’obliger après des nuits blanches d’insomnie à "faire quelque chose" pour que d’autres ne tombent dans le piège.

En réalité, le raisonnement est purement formel, car sa vocation n’est pas de juger le mouvement, mais de réaffirmer la capacité totale de discernement de l’individu, pris au piège dans le paradoxe de deux jugements diamétralement opposés et inconciliables sur le même sujet.

La formule se résume à :

Moment de l’approche

a.Discernement affaibli par des événements du passé absents ou surmontés aujourd’hui.

Adhésion

b.Données et perceptions trompeuses, illusoires ou déformées.

c.Jugement positif conséquent.

Sortie du groupe

d.Rétablissement du discernement.

e.Jugement négatif.

Socialement, les apostats bénéficient d’une certaine crédibilité parce qu'ils ont été témoins, ont participé et savent de quoi il s’agit. Maintenant qu’ils ont récupéré leur capacité de jugement, en revisitant leur passé, ils dénigrent ce à quoi ils avaient adhéré auparavant.

La société civile connaît et a aussi intégré les axiomes 1, 2, 3 et 4. Le discernement de chaque membre de la société est parfait à partir du moment où on lui fournit des données exactes et non illusoires, c’est en ce mécanisme qui se situe toute la force de la publicité qui est par ailleurs un conditionnement systématique : je ne te fournis pas des données exactes, je te donne les miennes que je veux que tu prennes comme tiennes et qui vont te pousser à faire ce que je veux que tu fasses.

La formule du "syndrome de l'apostat" peut être utilisée avec la notion de conditionnement psychologique, mais sa substance, comme l’observait un jeune universitaire perspicace est la donnée suggérant la substitution de la propre capacité de jugement par celle d’un autre.

En fournissant des données externes illusoires, erronées, il se dit : la capacité de jugement de celui qui les fournit se substitue à celle de celui qui les perçoit et le comportement qui s’ensuit n’est plus libre car il est induit par celui qui fournit les perceptions.

Par conséquent, bien que je sois capable d’évaluer à 100%, ce n’est pas de ma faute, j’en ai aucune responsabilité, j’en ai vu de toutes les couleurs, je suis une victime, la responsabilité incombe à ceux qui m’ont donné une vision erronée et illusoire qui m’a empêché de discerner entre le vrai et le faux. Ceci est la seule possibilité de dédouanement de l'apostat.

Mais, puisque ma capacité de jugement est très puissante, capable d’évaluer correctement à 100%, je déduis de ceci que la seule explication possible est que les données qui m’ont été fournies et auxquelles j’ai cru, étaient fausses.

En conclusion, l’effort critique de l'apostat n’a rien à voir avec l’objet de celui-ci, c’est le résultat d’une déduction a posteriori en vue de sauvegarder sa capacité de jugement et de se dédouaner.**

Avec le temps, s’il ne réussit pas à sortir de cette dramatisation, son jugement sur la doctrine doit devenir encore plus négatif ; la mesure de la reconnaissance de son discernement retrouvé apparaît à ses yeux proportionnelle à la critique. Plus la critique est perfectionnée et approfondie, plus la reconnaissance du discernement retrouvé est grande.

Le mécanisme est le suivant :

1.La critique s’adresse au groupe spécifique de personnes dont il avait fait partie et non à la doctrine.

2.Jugement négatif sur la conduite des personnes en violation de la doctrine

3.La critique se déplace vers le contenu et se généralise, en cette phase la propre interprétation de la doctrine tenue pour authentique, s’oppose à celle du groupe, considérée comme "pervertie".

4.Enfin, la critique s’étend aux théoriciens, promoteurs, idéologues, fondateurs et à l’idéologie toute entière.

Souvent on ne s’en aperçoit pas, mais c’est seulement une déduction, un schéma logique à l’intérieur d’un syllogisme simple.

D’autre part, cette déduction fonctionne si mal qu’elle contraint l'apostat à y insister pendant des années ou bien toute une vie.

Il s’agit d’un vrai syndrome car il est évident qu’il est possible de sortir d’un groupe dont on a fait partie sans avoir besoin de le critiquer et en lui restant fidèle, ou alors en cessant cette fidélité en fonction d’une re-évaluation historique(6).

 

(1) Groupe : dans l’original toujours, groupe, parti, religion, confession, à partir d’ici il sera question de groupe en englobant tous les appartenances citées.
(2) Les NMR (Nouveaux Mouvements Religieux) ont été décrits comme des "portes tournantes", car il y a autant qu’y rentrent et qui sortent. Les NMR en Italie représentent 2% de la population, allant des Témoins de Jéhovah aux Damanur (groupe alternatif en Italie) et sur ces 2%, les apostats affectés par le syndrome sont très peu nombreux (CESNUR 2005).
(3) D’autre part, les groupes, partis, organisations font le procès de leurs apostats devenus opposants. Les plus célèbres ont été ceux de la gauche révolutionnaire, mais historiquement, l’exemple le plus dramatique et généralisé a été celui de la "révolution culturelle" dont les conséquences dans certaines régions de Chine ont été d’une sauvagerie inhumaine. Ou alors peut-être celles du stalinisme. Au sein des religions, on constate aussi bien le syndrome de l'apostat ainsi que le procès des dissidents. Le terme même de "traître" est né parmi les chrétiens victimes des persécutions pour désigner celui qui avait abjuré et "consigné" (lat. tradere) les saintes écritures. De la même façon, jusqu’au siècle des lumières pour l’Eglise Catholique, l’abjuration était un délit capital. Actuellement en Occident, avec des conséquences moins dramatiques, le procès des apostats a lieu et est institutionnalisé surtout au sein des groupes religieux. Ce type de procès a lieu dans pratiquement tous les groupes minoritaires pratiquant une pensée forte.*
(4) On a parlé souvent de la gnoséologie comme d’une théorie de la connaissance
(5) Ce qu’on appelle "entrisme", naît de la dissidence interne d’un courant au sein d’un groupe idéologique, étudié particulièrement au sein des partis politiques, il finit généralement par le départ ou l’expulsion des contestataires avec les procès consécutifs. Cf. L’orda d’oro, 1968-77 la grande ondata rivoluzionaria e creativa, politica ed esistenziale, de Nanni Balestrini et Primo Moroni, Milan, Ed. Feltrinelli. 1997
(6) Cette étude est basée, outre une bibliographie exiguë, surtout de l’examen de témoignages écrits dans les dépositions d’ex membres de divers groupes ; comme il s’agit d’un examen dépassant ce cadre là mais lié à la forme, le traitement du contenu n’avait pas lieu d’être.

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